Le 9 novembre 2023,

Note pour un anniversaire

Le Coq et la Plume

 

Le général de Gaulle s’est éteint le 9 novembre 1970. Depuis lors, chaque année, le mois de novembre voit de nouvelles publications sur « le plus illustre des Français ». C’est l’occasion de signaler ici la parution récente chez Grasset de L’Homme de personne 1890-1944, premier tome d’une nouvelle biographie en trois volumes par Jean-Luc Barré, Prix Charles Oulmont en 2005 (Lettres). L’ouvrage est récompensé par le prix Renaudot essai 2023. Aujourd’hui éditeur et historien chevronné, Jean-Luc Barré eut le privilège d’être le premier à pouvoir accéder aux archives du général de Gaulle, d’où résulta dès 2003 un ouvrage brillant et très documenté, Devenir de Gaulle.

 

Existe-t-il un point commun entre Charles de Gaulle et Charles Oulmont ?

Ce n’est pas l’âge (respectivement dix ans et dix-sept ans au tournant du siècle), encore que la période de l’avant-guerre ait contribué à marquer leur génération et leur conception du monde. Ce n’est pas non plus leur carrière : l’un, soldat de vocation et de métier, est officier dans la tourmente de 14-18, à laquelle l’autre échappe pour raisons médicales et en devenant provisoirement infirmier dans un hôpital auxiliaire à Paris. Son tempérament d’artiste a pu se fortifier en se consacrant à la littérature, à la musique et au théâtre. Tout à l’opposé du jeune de Gaulle dont pourtant le bagage culturel (historique, littéraire et philosophique) est exceptionnel, élargi encore par les lectures de l’officier prisonnier de guerre. Hommes de grande culture, tous deux sont attachés à leurs origines, natifs respectivement de Lille et de Mulhouse, deux villes des frontières où le sentiment patriotique est fort, tout comme l’attachement à la culture française.

 

Les deux Charles, aux profils différents mais également passionnés d’écriture, se sont entrevus dans les années 1930 parce qu’ils avaient alors le même éditeur, Berger-Levrault à Nancy, dont le directeur littéraire à Paris, Etienne Répessé, était pour l’un et l’autre un homme de confiance sinon un ami. On ne sait pas s’ils ont lu leurs œuvres respectives, bien éloignées de leurs préoccupations immédiates, la psychologie du couple et la littérature médiévale d’un côté, la sécurité de la France et le rôle du chef de l’autre. Pourtant, ils se connaissaient en tant qu’écrivains exigeants, très attentifs à la forme littéraire, mais aussi comme auteurs à faibles tirages.

  

A partir de 1940, leurs trajectoires divergent. De Gaulle devient de Gaulle. Oulmont et son épouse se réfugient au Portugal durant toute la guerre. Par ses livres, par ses articles dans les journaux de Lisbonne et par ses relations, il crie son amour de la France éternelle et s’efforce de rendre des services à la France Libre. Il écrit aussi des poèmes en vers libres, d’une musicalité indéniable. A la fin de 1944, il publie en français aux éditions Gleba de Lisbonne, un recueil intitulé « Message personnel » traduit de moi-même. Traduites en portugais et autres langues, ces poésies ont été récitées lors de manifestations patriotiques après la guerre et, pour certaines, mises en musique. Sous la nostalgie parfois déchirante, le contenu patriotique affleure partout. Ce sont des poèmes d'exil sur tout ce qui est pour lui lié à la France, depuis les ciels de France jusqu'à la ponctuation française, en passant par le jardin à la française, la chanson, les cloches, et « Le Coq Gaullois » où l’éditeur a précisé qu’il ne fallait pas voir une faute d’orthographe, chacun l’avait compris.

Il a chanté, le Coq / Dans la nuit sombre il a chanté / Il a chanté très fort, / Mais on dormait. Et peu d’hommes l’ont entendu / Le Coq Gaullois.

Dans la nuit sombre il a chanté / Pour faire hâter le jour / Mais on n’écoutait pas le chant / Du Coq Gaullois.

 « Allons enfants !... Allons !... »/ Tous ils connaissent bien le cri, / Sorti des entrailles du sol, / Cri de vengeance, cri d’amour / Du Coq Gaullois.

…Et quand les cloches sonneront / L’heure du grand Midi,/ A leur voix sainte s’unira / Le chant vainqueur, le chant français / Du Coq Gaullois. »

 

Le coq est porteur de multiples résonnances symboliques au fil des siècles. Depuis l’Antiquité, le mot latin gallus désigne à la fois un coq et un Gaulois, d’où un calembour facile pour les Romains. L’image du coq est ambivalente : volatile vulgaire, sot et vaniteux, régnant sur ses poules dans le fumier de la basse-cour (et comme tel délaissé par Napoléon au profit de l’aigle comme emblème); mais aussi animal vaillant et vigilant, fièrement juché sur les clochers, chantant pour éloigner les démons de la nuit et réveiller les fidèles endormis, prompt à défendre son territoire, victorieux de ses ennemis. A la référence religieuse et nationale, Oulmont ajoute l’identification à de Gaulle. Le jeu orthographique sur son patronyme est chargé d’une symbolique que Oulmont n’a pas été le premier à célébrer. Dès 1940, elle foisonne dans la presse des Comités de la France Libre. De Gaulle est alors symbolisé par le coq, emblème officieux de la France éternelle (et renié sous le régime de Vichy au profit de la francisque), un coq chantant la Marseillaise immortelle.

De Gaulle a toujours eu un grand respect pour les nombreux écrivains qu’il estimait. A la fin de la guerre, une petite correspondance s’établit entre les deux Charles, principalement lors de la publication de leurs ouvrages. Cela est bien mis en lumière par la lettre de remerciements du Général lors de la parution en 1964 de “Noces d’or avec mon passé”, les Mémoires de Charles Oulmont, « voyage vers le passé [faisant] revivre les gens et les choses ». Charles de Gaulle évoque en particulier le réel plaisir de lire « le beau portrait que vous brossez du digne et noble patriote alsacien que fut votre grand-père Lazare Lantz ». Dans la figure historique de Lazare Lantz, « personnage central » du tableau de famille Oulmont, « chef dans le sens le plus exact du mot », capitaine (d’industrie et de banque), self-made-man, pionnier, amateur de bons mots et d’ironie, sans âge, dévoué aux affaires publiques pendant 40 ans mais concevant la « politique sans la politique », résistant « à sa manière » face à Bismarck et à l’occupant prussien, homme de décision, redoutant les « boniments fallacieux d’astucieux charlatans capables de griser ses compatriotes », etc, on pourrait presque lire un portrait en filigrane du Général. Oulmont est même quasiment prophétique lorsqu’il écrit : « il n’hésitait point à claquer la porte quand il le jugeait bon, et n’acceptait pas qu’une tourmente pût le mettre « en ballotage » ». Le texte est rédigé en 1964, un an avant l’élection présidentielle où le Général est mis en ballotage et cinq ans avant le référendum constitutionnel menant à la démission du président de la République.

Toujours en 1964, Charles Oulmont reçut cinq courriers du Président de la République, certains brefs, mais toujours ciselés, pertinents et extrêmement aimables. Et même davantage quand il écrit une lettre très sensible à l’occasion du décès accidentel de Bernard, le fils unique de Charles.

 

Philippe Oulmont,

Petit-fils de Charles Oulmont

Président de la Fondation Charles Oulmont

Ancien directeur des Etudes et Recherches à la Fondation Charles de Gaulle

 
 

Nota Bene : Le chapitre consacré à Lazare Lantz, issu du livre “Noces d’or avec mon passé”, est téléchargeable ici